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Le féminisme de Liszt 

Les femmes qu’il a aidées

Employer le terme de « féminisme » à propos de Franz Liszt suppose d’emblée une précaution. Le mot lui-même est un néologisme pour l’époque. Alexandre Dumas l’utilisa avec ironie dans L’Homme-femme, mais ce n’est qu’à partir des années 1880 qu’il entra véritablement dans l’usage. Il serait donc anachronique d’attribuer à Liszt un féminisme au sens contemporain du terme. En revanche, il est légitime d’interroger sa pensée et surtout ses actes au regard de la condition féminine de son temps.

Pour comprendre la position de Liszt, il faut rappeler le contexte intellectuel dans lequel il évolua dès sa jeunesse. Autour de ses vingt ans, il fréquente les salons parisiens où circulent activement les idées d’émancipation féminine, nourries par les idéaux saint-simoniens alors en pleine effervescence sous l’impulsion d’Enfantin, successeur de Saint-Simon. Liszt adhéra un temps à cette doctrine, avant même sa rencontre avec Marie d’Agoult. Cette influence fut déterminante et durable, bien qu’il s’en distanciât par la suite, affirmant n’avoir jamais porté « l’habit bleu barbeau » des adeptes.

Les idéaux saint-simoniens ne pouvaient que séduire Liszt. Ils prônaient une société où la hiérarchie serait fondée non sur la naissance mais sur le travail, où les richesses seraient réparties plus équitablement, et où l’émancipation des femmes serait reconnue comme une nécessité sociale. Le saint-simonisme est d’ailleurs considéré comme le premier mouvement collectif structuré ayant placé la question féminine au cœur de sa réflexion, allant jusqu’à concevoir une entité sociale unique : l’homme-femme.

Liszt s’enthousiasma ensuite pour l’abbé Lamennais, figure majeure du catholicisme libéral, qui partageait plusieurs des idées saint-simoniennes sur  la libéralisation de la femme et l’égalité des droits au sein du couple. Liszt restera fidèle à Lamennais jusqu’à la fin de sa vie, même si, avec l’âge, il évoluera vers un catholicisme plus traditionnel et plus institutionnel.

Un paradoxe lisztien : entre l’ éternel féminin et la femme affranchie

Pourtant, si Liszt fréquente et aime des femmes intelligentes, cultivées, instruites, il n’échappe pas aux contradictions de son siècle. Un texte particulièrement révélateur figure dans les Lettres d’un bachelier ès musique. Liszt y évoque La Divine Comédie de Dante, découverte grâce à Marie d’Agoult sur les bords du lac de Côme. Il s’attarde sur la figure de Béatrice, muse du poète, et écrit à vingt-sept ans :

         « Dans ce poème immense, incomparable, une chose m’a toujours singulièrement choqué : c’est que  le poète ait conçu Béatrix, non comme l’idéal de l’amour, mais comme l’idéal de la science […]. Ce n’est point par le raisonnement et la démonstration que la femme règne sur le cœur de l’homme. C’est dans le sentiment, et non dans le savoir, qu’est sa puissance : la femme aimante et sublime ; elle est le véritable gardien de l’homme ; la femme pédante est un contresens, une dissonance ; elle n’est nulle part à sa place dans la hiérarchie des êtres. »

Ce texte est d’autant plus étonnant qu’il fut écrit avec la participation de Marie d’Agoult elle-même, femme d’une grande érudition, que Baudelaire qualifiera sans indulgence de « bas-bleu ». On y découvre un Liszt — et donc une Marie — qui maintiennent la femme dans le rôle de l’« éternel féminin », muse et soutien moral de l’homme, mais surtout pas figure savante ou théoricienne. Le paradoxe est manifeste : toutes les femmes qui ont compté dans la vie de Liszt étaient instruites et cultivées, mais l’idéal qu’il formule demeure marqué par une hiérarchie genrée traditionnelle.

Le féminisme mesuré de ses compagnes

Marie d’Agoult et Carolyne de Sayn-Wittgenstein, bien qu’en rupture avec leur milieu, furent elles aussi des féministes prudentes au regard de nos critères contemporains. Elles ne furent ni des Olympe de Gouges ni des Flora Tristan ni des Jenny d’ Héricourt.

Marie d’Agoult, par exemple, refusa de contribuer financièrement au mémorial de Flora Tristan, alors même que des figures masculines comme Victor Hugo ou Eugène Sue le firent. Elle fréquenta pourtant des milieux progressistes, soutint Julie Victoire Daubié — première femme bachelière — et mit en lumière, dans ses romans Nélida et Valentin, les injustices liées à la condition féminine, notamment à travers la dénonciation des mariages contraints. Elle apparaît ainsi comme une femme déchirée entre émancipation intellectuelle et pesanteur de son héritage social.

Le féminisme de Carolyne de Sayn-Wittgenstein est tout aussi ambivalent. Ainsi dans son livre Entretiens pratiques à l'usage des femmes du monde. Elle dénonce avec vigueur les abus de pouvoir et les spoliations dont les femmes sont victimes, mais recommande néanmoins patience, abnégation et soumission dans le cadre conjugal :

     « Vous, épouses, votre vie est dévouée à la patience. Elle doit, comme votre ombre, vous accompagner       le jour et la nuit […] ; que la femme se prépare à être blessée pour ne pas se laisser briser. »

Elle nuance cependant ce propos en valorisant l’intelligence féminine comme instrument de séduction      et de pouvoir :

     « Les femmes instruites, savantes, d’une activité admirable, toujours utiles à quelqu’un ou à quelque            chose, tiennent en leur main le cœur palpitant des hommes. »

Cette évolution marque une avancée sensible par rapport à l’idéal strictement sentimental formulé par Liszt à propos de Béatrice.

Le féminisme concret de Liszt 

On ne peut donc exiger de Liszt qu’il soit plus féministe que ne le furent ses compagnes. La question essentielle devient alors : comment son « féminisme » s’est-il concrètement exprimé ?

L’un de ses premiers combats fut la volonté d’admettre les femmes au chant liturgique. Il écrivit à Rossini :

     "La cause du concours des voix de femmes aux grandes exécutions de musique d’église est une cause          noble, belle et équitable. "

Malgré son amitié avec le pape Pie IX, qui venait chez lui chanter Norma de Bellini, Liszt se heurta à un refus ferme, fondé sur le précepte paulinien : Mulieres in ecclesia taceant.

Mais c’est surtout dans le soutien actif aux femmes musiciennes que s’exprime le féminisme le plus tangible de Liszt. Aucun autre compositeur célèbre du XIXᵉ siècle n’a soutenu avec autant de constance trois générations de femmes artistes, dans un contexte profondément misogyne, encore dominé par les idées de Rousseau, pour qui  « les femmes n’ aiment aucun art, ne s’ y connaissent en aucun, n’ ont aucun génie »

Pensons aux réparties misogynes de Barbey d’Aurevilly, à celles de nombreux philosophes — notamment Schopenhauer « les femmes sont le sexus sequior, le sexe second à tous les égards »—, aux frères Goncourt « Le génie est mâle », ou à Baudelaire, qui rejetait les femmes de lettres et traitait George Sand de « latrine ». Pensons aussi à Wagner, qui, à propos des femmes écrivaines, parle de « néant » et de « barbouilleuses d’encre ». Ces propos sont légion et constituent presque l’ordinaire de la pensée de l’époque.

Liszt n’est pas de leur avis. Il met un point d’honneur à aider, recommander et promouvoir toutes les femmes qui ont du talent. Il transcrit leurs œuvres pour piano, met en musique leurs poèmes, les aide à composer, les impose dans des concerts, les inscrit à son répertoire, les joue et les fait publier.

Trois générations de femmes sont concernées : la plus âgée, Delphine de Girardin, est née en 1804, tandis que les plus jeunes, comme Adèle aus der Ohe, sont nées dans les années 1860. En voici quelques exemples, illustrant les différentes manières dont Liszt a soutenu ces femmes, longtemps invisibilisées parce que femmes, mais que l’on s’emploie aujourd’hui à redécouvrir.

Marie Jaëll — Liszt lui écrira :

 

       « Un nom d’homme, et vos partitions seraient sur tous les pianos. »

 

On ne peut trouver formule plus éloquente, montrant que Liszt avait pleinement conscience de l’injustice faite aux femmes. Pianiste virtuose et compositrice prolifique, elle est encouragée par Liszt, qui l’aide à composer et soutient la publication de plusieurs de ses œuvres.

Louise Bertin — Compositrice de plusieurs opéras, dont le très bel La Esmeralda, sur un livret de Victor Hugo. Elle fut huée lors de la création ; Liszt la défendit et réalisa une réduction de cet opéra pour chant et piano.

Delphine de Girardin — Non musicienne, mais femme de lettres et poétesse. On la cite ici pour rappeler que Liszt a également admiré et soutenu les femmes écrivaines, à commencer par George Sand. Son poème Il m’aimait tant , mis en musique par Liszt, connut un grand succès de salon.

Clara Schumann — Pianiste virtuose et compositrice. D’abord admiration réciproque, puis elle développa une hostilité marquée envers Liszt compositeur, qu’elle percevait, entre autres, comme un rival de Robert. Liszt ne lui en tiendra jamais rigueur : il fut l’un des plus grands promoteurs des œuvres de Robert Schumann et loua également celles de Clara.

Pauline Viardot — Cantatrice. Une longue amitié les unit, commencée lorsqu’elle était toute jeune et que Liszt lui donnait des cours de piano. Elle confiera plus tard être tombée amoureuse de lui :


        « En m’habillant pour aller chez lui, j’éprouvais une telle émotion que je ne parvenais pas à lacer mes                          bottines. Quand je sonnais à sa porte, mon sang se figeait ; quand je l’apercevais, je fondais en larmes. »


Elle composa de nombreux lieder et Liszt orchestra certaines de ses pièces. Il dira d’elle qu’elle est « une femme compositrice de génie qui figure au premier rang ».

Louise Héritte-Viardot, fille aînée de Pauline, très admirée par Liszt, qu’il ne cessa de soutenir, notamment à Weimar, en y jouant plusieurs de ses œuvres. Il soulignait qu’elle était très douée et que sa musique était d’une originalité frappante.

Marie Moke (Pleyel) — Liszt lui fournit des concerts, l’accompagna sur scène pour la faire connaître et l’imposa au grand dam du pianiste Moscheles, qui ne voulait pas d’une femme dans son programme. Liszt disait qu’elle était « le plus beau talent de pianiste qui existe ».

Sophie Menter — Élève préférée de Liszt « ma seule fille au piano », disait-il, compositrice et excellente pianiste, qu’il aida à lancer une brillante carrière de virtuose.

Augusta Holmès — Grande mélodiste et compositrice, amie de Liszt et de Wagner. Liszt écrira qu’il a « la plus haute opinion de ses talents extraordinaires ».

Caroline Ungher — Cantatrice. Par sa très belle voix, elle donna au petit Franz ses premiers émois lorsqu’il avait onze ans. Liszt salua son talent et son intelligence dans les Lettres d’un bachelier ès musique. Pour cette raison, elle figure souvent parmi les supposées maîtresses de Liszt, évoquées plus loin.

Nous pourrions en citer bien d’autres encore, telles qu’Adèle aus der Ohe, Vera Timanova ou Ingeborg von Bronsart, etc.

En conclusion, le féminisme de Liszt n’est ni doctrinal ni militant. Il est discret, concret, profondément inscrit dans l’action. Il ne théorise pas l’égalité des sexes, mais il la pratique chaque fois qu’il reconnaît le talent. Dans un siècle qui refuse aux femmes le génie, Liszt fait le pari inverse : celui de l’intelligence, de la création et de la reconnaissance.

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