liszt-franz.com
La femme dans l’œuvre religieuse et profane de Liszt
La place accordée à la femme dans l’œuvre de Liszt reflète avec une remarquable cohérence les tensions qui traversent sa vie intérieure. Qu’elle soit figure sacrée ou héroïne profane, la femme apparaît presque toujours investie d’une fonction symbolique majeure : médiatrice entre l’homme et le salut, entre la chute et la rédemption, entre la tentation et l’élévation spirituelle.
La femme sanctifiée : intercession et pureté
Dans l’œuvre religieuse de Liszt, la femme occupe une place d’honneur sous les traits de figures saintes et mariales. Sainte Élisabeth, sainte Dorothée, sainte Cécile, sainte Jeanne d’Arc, sainte Véronique jalonnent son univers sacré. Mais c’est surtout la Vierge Marie qui domine, à travers plusieurs Ave Maria et des Stabat Mater dans d’ autres œuvres religieuses comme le Christus ou le Via crucis.
La femme y est avant tout intercession, pureté, compassion. Elle ne tente pas, elle élève. Elle accompagne la souffrance du Christ, partage la douleur humaine et ouvre la voie du pardon. Cette féminité sacrée, idéalisée, renvoie à un besoin profondément lisztien : celui d’une figure consolatrice, à la fois maternelle et spirituelle, capable de réconcilier l’homme avec Dieu.
La femme profane : miroir des conflits intérieurs
À l’inverse, l’œuvre profane de Liszt met souvent en scène ses propres conflits existentiels. Elle est traversée par une interrogation lancinante : comment concilier foi, art et amour ? Les personnages féminins qu’il choisit ou qu’il façonne semblent répondre à cette question, comme si Liszt cherchait à exorciser sa propre vie à travers son œuvre.
La femme y est le plus souvent bienveillante, salvatrice, rédemptrice — même lorsqu’elle est pécheresse. Marguerite, dans Faust, en est l’exemple le plus emblématique. Séduite, abandonnée, criminelle malgré elle, elle conserve une innocence fondamentale et une foi qui font d’elle la rédemptrice de Faust lui-même. Liszt conclut son œuvre en reprenant le vers célèbre de Goethe :
« L’éternel féminin nous attire vers le haut. »
La femme, même déchue, devient alors l’instrument du salut.
La femme fatale : tentation et chute
Mais Liszt n’ignore pas l’autre versant du féminin : la tentation, la fascination destructrice. Dans le lied La Lorelei, la femme est sirène, incarnation du désir fatal. Par son chant et sa beauté, elle attire les bateliers vers les écueils du Rhin et les conduit à leur perte.
Cette figure n’est pas abstraite. Elle constitue une métaphore transparente de son histoire d’amour avec Marie d’Agoult, à laquelle l’œuvre est dédiée. La femme aimée est à la fois inspiration et cause de la chute, beauté irrésistible et danger mortel. La musique devient ici confession déguisée.
Béatrice et Francesca : savoir, amour et damnation
La Dante-Symphonie, inspirée de La Divine Comédie de Dante Alighieri, offre une synthèse saisissante de ces tensions. Deux figures féminines s’y répondent : Béatrice et Francesca da Rimini.
Béatrice, la docte muse, incarne l’élévation par le savoir et la foi. Elle guide Dante vers le paradis, non par l’amour charnel, mais par la science théologique et la pureté morale. À l’opposé, Francesca da Rimini incarne l’amour adultère et la passion coupable. Mariée à un homme brutal, elle s’éprend de son beau-frère Paolo Malatesta, homme cultivé et raffiné, lors de la lecture de Lancelot. Ils sont découverts au premier baiser par le mari jaloux qui tue ce couple illégitime et les voilà tous les trois précipités en enfer.
Liszt se reconnaît profondément dans cette histoire. Il y voit l’attraction fatale de la culture, de l’art et de la musique, qui mène au péché, à l’ amour adultère, à la damnation. Il écrit avec une lucidité douloureuse :
« Ma vie n’a été qu’un long égarement du sentiment de l’amour, singulièrement mené par la musique — l’art divin et satanique à la fois — ; plus que tous les autres, il nous induit en tentation. »
L’art est ici à la fois chemin de salut et cause de damnation.
Mazeppa : la femme salvatrice
Cette dialectique atteint son paroxysme dans Mazeppa, quatrième Étude d’exécution transcendante, inspirée des poèmes de Victor Hugo et de Byron. Mazeppa, simple page du roi de Pologne, aime la femme d’un noble. Pris en flagrant délit d’adultère, il est attaché nu sur un cheval sauvage, condamné à une course effrénée à travers les steppes jusqu’à parvenir en Ukraine ou quasi mort, il sera sauvé par une femme dans la version byronienne et se relèvera hetman, c’ est à dire un chef, roi des Cosaques. Dieu a pardonné, Liszt cite Victor Hugo: « Il tombe enfin et de relève roi ».
Liszt fait de Mazeppa une allégorie de la souffrance de l’artiste. Le parallèle avec sa propre vie est saisissant. Après son adultère avec Marie d’Agoult, il se lance dans la chevauchée vertigineuse de la virtuosité et de la gloire — la Glanz-Periode. Avec sa relation avec Carolyne, il enfourche son « cheval-piano » cette fois vers les sommets de la composition. Deux parcours de souffrance dont il ne se relèvera pas hetman, compositeur roi reconnu de tous. Dieu n’ a pas pardonné la femme et n’ a pas été salvatrice
Son identification au personnage est explicite. Il écrit :
« Away, away, comme Mazeppa, il me faut courir, étalé sur mon malheureux piano, noué et rivé à lui, sans avoir même la pelisse du Hetman en expectative… »
Dans la version symphonique de Mazeppa, devenu le sixième poème symphonique, cette dimension héroïque et tragique est portée à son comble. Wagner lui-même écrira :
« Mazeppa est admirablement beau ; rien qu’à le parcourir pour la première fois, je haletais. »
Dans l’œuvre de Liszt, la femme n’est donc jamais un simple personnage. Elle est symbole, médiatrice, tentatrice, rédemptrice. Qu’elle soit sainte, muse, amante ou sirène, elle incarne toujours un passage : de la faute au pardon, de la chute à l’élévation ou de l’ élévation à la chute. À travers elle, Liszt met en musique son propre combat intérieur — celui d’un homme cherchant désespérément à réconcilier l’amour humain, l’art et Dieu.

Revenir à Liszt et les femmes
