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Liszt Don Juan ? Entre mythes et réalités 

Quelles sont alors les conquêtes que l’on prête à Liszt et qui lui valent cette réputation.

Des points de vue divergents s’affrontent.

Il y a ceux qui reprennent, comme le font beaucoup de biographes, ce qui a été dit par les prédécesseurs sans vérifier l’information, sans aller à la source.

Ainsi Rémy Stricker, musicologue, de dire :


       « Il est plus facile d’accréditer une vie orgiaque d’un livre à l’autre et plus difficile à prouver           par des documents précis. »

Ceux-là donnent dans la généralité avec des phrases comme : « La vie de Liszt est animée de nombreuses jolies femmes » ou encore « Le dédale de ses aventures galantes est trop difficile à suivre », sans aucun détail explicatif à titre de preuve.

Il y a ceux qui vont essayer d’interpréter chaque petit indice pour y voir une aventure galante. Ainsi, des annotations de Liszt sur ses partitions — Hortense à 15 h, Émilie à 18 h — alors qu’il s’agissait non pas de rendez-vous galants mais des leçons de piano qu’il donnait. Ceux-là vont fouiller derrière chaque mot, les interpréter dans le sens d’un Liszt libertin et culpabiliser les autres chercheurs qui auraient un avis contraire en les traitant d’hagiographes.

Ceux qui, pour alimenter la presse à sensation, voient une relation charnelle dans chaque salonnière qu’il fréquente ou dans chaque femme à qui il donne le bras ou dont il vante les mérites.

Et puis il y a des musicologues, des biographes qui ont fait de sérieuses recherches et nous apportent un tout autre son de cloche. Ainsi Alan Walker, musicologue, professeur d’université, biographe exigeant qui a consacré une quarantaine d’années de sa vie à Liszt, et qui est arrivé à la conclusion suivante :

      « Plus de 150 ans se sont écoulés, et pas une seule pièce véritablement probante n’a été             mise à jour qui prouve que le lien de Liszt avec l’une de ces femmes n’a été de nature                  sexuelle. »

Citons aussi Grégoire Caux, autre musicologue chercheur :

      « La relation de Liszt avec les femmes a fait couler dans la presse des encres plus ou moins      bienveillantes à l’égard du musicien, construisant le génie virtuose auquel nul individu de          sexe féminin ne peut résister ; c’est un des clichés les plus éculés et des plus lucratifs de la         littérature légère à propos de l’homme. »

Néanmoins, terminons par un petit florilège chronologique des principales conquêtes que l’on prête à Liszt parmi les plus couramment citées. Il y a des cas assez étonnants.

Liszt jeune, avant sa rencontre avec Marie d’Agoult

Euphémie Didier : suite à sa mise à la porte de chez Caroline de Saint-Cricq, la fille du ministre de Charles X, il est dépressif, veut entrer dans les ordres. Sa mère souhaite l’en dissuader et projette pour cela de le marier avec une voisine, Euphémie Didier. Il a 18 ans et n’en est pas amoureux, mais il reste poli et échange quelques lettres sur lesquelles tombera Marie d’Agoult, première scène de jalousie lorsqu’elle découvre les lettres.

Adèle de La Prunarède, encore une comtesse, rencontrée à 19 ans dans un salon. Elle l’invite dans son château de Marlioz, dans les Alpes, en compagnie de son mari. Liszt va y passer un peu plus d’un mois ; il est coincé par la neige et s’y ennuie. Dès que les congères sont fondues et que les chemins sont praticables, il rentre à Paris. On connaît surtout cette liaison par Marie d’Agoult, qui a peur que Franz ne soit de nouveau conquis par ses beaux yeux à chaque fois qu’ils ont l’occasion de la rencontrer.

Cristina de Belgiojoso, princesse, personnalité extraordinaire, femme de lettres, activiste du Risorgimento. Très religieuse, elle adore la musique. Salonnière, elle reçoit tous les grands compositeurs du siècle, dont Liszt, avec qui elle est très amie. Ils se voyaient en fait peu, mais ont entretenu pendant de nombreuses années d’affectueuses relations épistolaires. Là encore, Marie montre une vive jalousie à son égard dans sa correspondance avec Franz.

Marie Moke Pleyel, brillante et belle virtuose. Tous en étaient amoureux ; elle plaisait beaucoup à Chopin, qui lui dédia ses Nocturnes, opus 9. Elle fut fiancée à Berlioz et eut beaucoup d’aventures amoureuses, dont une avec Liszt dans sa grande jeunesse. Concertiste virtuose, elle sera amenée plus tard, dans ses tournées, à rencontrer Liszt sur scène, ce qui suscitait la crainte de Marie d’Agoult.

Relations du temps de Marie d’Agoult

— George Aurore Sand. Elle admirait Liszt. Après lui avoir été présentée par Musset, elle lui écrira : « J’ai besoin de vous revoir et de vous dire prosaïquement que je vous aime. » Liszt notera que, quand il joue, elle le regarde profondément dans les yeux. Il écrira : « Ses regards embrassants m’inondaient […] elle m’aime, Aurora, quel nom charmant. » Franz était alors avec Marie d’Agoult et il n’a pas succombé aux beaux yeux de George Aurore, même si cette dernière en rêvait. Après une période idyllique entre les trois, Marie d’Agoult, jalouse de George Sand, de la femme autant que de l’écrivaine, provoque la rupture de la belle amitié avec Liszt.

Relations en 1843, au moment de la rupture avec Marie

(Liszt a 32 ans)

Charlotte von Hagn, belle et célèbre grande actrice, la Sarah Bernhardt allemande de son temps. Liszt avoue cette liaison à demi-mots dans une lettre à Marie, évoquant la brièveté de cette relation. Ils entretinrent une correspondance pendant de nombreuses années.

Quant à Charlotte, elle écrira à Liszt quelques années plus tard :

     « Bien des années se sont écoulées depuis que je vous ai trouvé et perdu, mais je dois               avouer que vous m’avez gâchée pour tous les autres hommes ; car aucun, aucun ne                    supporte la moindre comparaison. Vous êtes et resterez unique. »

Lola Montez. Danseuse sans talent, célèbre pour avoir été la scandaleuse maîtresse de Louis Ier de Bavière. Sans cesse en mal de renommée que son seul talent ne lui permet pas d’acquérir, elle aurait jeté son dévolu sur Liszt. Lors d’une représentation de Rienzi à Dresde, elle serait sortie de la salle en même temps que Liszt, tentant d’attirer son attention. Première rumeur de liaison dont Wagner se fait l’écho, information qu’il ne reprendra pas dans Ma vie.

Pourtant, aucun document sérieux de l’époque ne confirme une liaison quelconque entre les deux, hormis un encart que Lola Montez aurait fait paraître elle-même dans la Revue et Gazette musicale, immédiatement suivi d’un démenti :


      « Les bruits les plus divers ont couru sur un intérêt marqué que M. Liszt aurait porté à une        célèbre danseuse. Nous devons affirmer qu’ils sont sans fondement. C’est un hasard si ces         deux artistes se sont trouvés au même moment à Dresde. »

Elle  ne  cessera  ensuite  de le harceler, de le poursuivre dans ses tournées à tel point que l’ on a même raconté  que Liszt, excédé, aurait été obligé  de payer un directeur d'hôtel pour qu’ il la garde enfermée dans sa chambre. Quant à  Lola Montés  dans sa  très longue biographie en 9 volumes, elle n’  a évoqué aucune  idylle avec Liszt  alors  qu’  elle   n’y a manqué aucun détail  de la moindre de ses aventures galantes. 

Bien d’ autres preuves infirment cette supposée idylle notamment des non concordances de dates  qui nous permettent de conclure que le doute sur cette liaison doit  être de mise ce qui n’ empêche pas la rumeur de se perpétuer  et de se retrouver encore aujourd’hui  sur Wikipedia

Marie Duplessis, l’ inspiratrice de La Dame aux camélias et de La Traviata, rencontre Liszt  et lui demande de l’ emmener avec lui à Weimar  puis en tournée à Constantinople . Liszt l’ en dissuade,  botte en touche et lui propose Constantinople mais  pour l’ année suivante, trop malade, elle mourra avant. Liszt apprenant sa mort en 1847 alors qu’ il est on ne peut plus fâché avec Marie d’ Agoult qui a publié Nelida, se venge en  écrivant à Marie:

          « C’ est la première femme dont j’ ai été amoureux. Ce voyage à Constantinople est une               de ces étapes évitée à grand peine, que j’ ai toujours regrettée. »

Relations du temps de la princesse Carolyne de Sayn-Wittgenstein

Bettina von Arnim, femme de lettres célèbre en Allemagne, féministe, amie de Beethoven, Karl Marx et Goethe, avec qui elle s’inventa une liaison. Elle fréquenta Liszt à Weimar, alors qu’elle avait 67 ans et Liszt 40 ans. Tous deux partageaient leur passion pour la littérature et la musique. Elle eut sept enfants, dont une fille qu’elle aurait souhaité marier à Liszt. On dit qu’elle était admirative et amoureuse de Liszt avant de se fâcher avec lui en le traitant de jésuite. Voici ce qu’elle lui écrivit, belle surenchère sentimentale du XIXᵉ siècle : 

       « Par où que ce soit que tu me touches, tu éveilles en moi le besoin de me rendre                         meilleure […] Si je veux penser à toi, je ne peux que rêver. Tu es un organe du temps […] je         te veux du bien ; je t’aime. Le temps m’a arrosée de sa frétillante pluie […] c’est grâce à                l’écoute de ta musique… »

Émilie Genast, célèbre soprano allemande. Elle fut sa muse à une époque où il s’intéressait beaucoup au chant et où il composait ses lieder. Elle fut aussi très appréciée de Richard Wagner. Femme généreuse et dévouée, dont Carolyne a été fort jalouse à Weimar.

Agnès Street-Klindworth. Enfin une liaison bien avérée. Liszt a 42 ans. Voici ce que l’on peut lire à son sujet : « Beauté exceptionnelle, grande, blonde, catholique, spirituelle, vivace, d’une politesse exquise, d’un chic parisien, intelligente, musicienne. »


Cette relation fut, pour une question d’honneur, la mieux gardée et la plus secrète de Liszt. Souvenez-vous : il se devait de rester loyal envers Carolyne, qui avait tout sacrifié pour lui. De plus, il se préparait à marier ses filles. Il ne pouvait donc vraiment pas se permettre un scandale.

Le départ d’Agnès, après une liaison d’à peine deux ans à Weimar, laissera Liszt inconsolable. Il lui écrira :


         « Ta pensée et ton image ne me quittant point, c’est une inguérissable douleur. »
lls correspondront jusqu’aux derniers jours de Liszt, et c’est grâce à cette correspondance de Liszt à Agnès — qu’il lui avait demandé de détruire, ce qu’elle ne fit pas — que cette liaison secrète est connue.

Olga Janina, Jeune, 24 ans. C’est une élève de Liszt, qui a alors pris les ordres laïcs et s’impose la soutane. Elle est complètement mythomane, excentrique. Elle ne cesse de s’inventer des passés et des titres farfelus. Elle tombe follement amoureuse du compositeur, son professeur de piano, qui a à l’époque une soixantaine d’années. Elle le harcèle, le poursuit, pire que Lola Montez. Elle menace même de le tuer s’il n’obtempère pas à ses avances :


         « Je ne pouvais l’aimer qu’avec violence, frénésie. Il serait à moi ou je le tuerai. »

Elle ira jusqu’à menacer de l’empoisonner et de le tuer avec un pistolet à Budapest en 1871. Liszt finira par la faire expulser de Hongrie. Pour se venger, elle fera comme Marie d’Agoult : elle publiera un livre à charge contre Liszt intitulé Souvenirs d’une cosaque, montrant un homme, l’abbé X, « tiraillé entre ses extases religieuses et ses convoitises sensuelles ». Ce livre très émoustillant eut plusieurs suites et fut treize fois réédité du temps de Liszt.

Best-seller dont Liszt a beaucoup souffert, ainsi que son entourage, notamment Carolyne, à Rome, qui se met à douter.

Lina Schmalhausen, une jeune élève de Liszt qui a une cinquantaine d’années de moins que lui, recommandée par l’impératrice Augusta pour s’occuper de Liszt âgé. Elle remplira sa mission jusqu’à Bayreuth et essaiera de soulager ses souffrances sur son lit de mort, alors que Cosima n’était préoccupée que par la représentation de Parsifal et qu’elle la mettra à la porte. Simple dévotion d’une jeune pianiste pour son vieux maître.

On peut arrêter là cette liste, non pas parce que le secret d’ennuyer est celui de tout dire, comme l’a écrit Voltaire, mais surtout parce que cela revient à examiner, à disséquer, à interpréter les on-dit, les potins, les commérages, les rumeurs de l’époque, ce qui est sans intérêt. Soyons comme Liszt, dans le point d’honneur, et ne refaisons pas la presse à scandale du XIXᵉ siècle. Le but n’est pas de faire l’exégèse des supposées maîtresses de Liszt, mais d’essayer de comprendre ce qui a valu à Liszt, homme d’honneur, cette réputation d’abbé libertin.

En résumant on peut dire que, côté cœur, comme nous venons de le voir, malgré sa foi chevillée à l’âme et sa hantise du péché de chair, il n’eut pas une vie monastique, mais il fut très loin des records établis par d’autres de son époque, dont les aventures galantes étaient la norme. Ainsi Alexandre Dumas père, contemporain de Liszt, qui se vantait d’avoir eu 500 maîtresses, ou Chateaubriand, auteur du Génie du christianisme, dont l’objectif est de défendre le christianisme contre l’athéisme et le libertinage. Qui reproche aujourd’hui à Chateaubriand de n’avoir jamais cessé de tromper sa femme, superposant les maîtresses ? Que dire de Victor Hugo, de Musset et de tant d’autres contemporains de Liszt ? Que dire aujourd’hui de Mick Jagger, rock star comme Liszt l’a été, qui se vante d’avoir eu plus de 4 000 maîtresses ? Si Liszt, qui disait ne pas avoir beaucoup croqué à la pomme, l’avait voulu, étant donné le harcèlement dont il a été l’objet, même dans sa vieillesse, il aurait peut-être pu battre un de ces records.

Voici une liste de quelques hommes célèbres, contemporains de Liszt, qui ont eu en point commun la syphilis :

Beethoven, Paganini, Schubert, Heine, Schumann, Flaubert, Baudelaire, Jules de Goncourt, Alphonse Daudet, Nietzsche, Gauguin, Maupassant, Manet, Verlaine, Toulouse-Lautrec, Donizetti, Hugo Wolf, Smetana, Chabrier…

Liszt ne figure pas dans cette liste. Mais ce raisonnement peut être considéré comme fallacieux, puisque A. Dumas, l’homme aux 400 maîtresses, n’y figure pas non plus.

Nous venons de le voir : il n’y a donc guère de preuves concernant toutes les femmes qu’on lui prête — il est vrai aussi qu’on ne prête qu’aux riches — et, quand on fait le compte des liaisons strictement avérées, il n’a pas eu à son palmarès plus de femmes dans sa vie que n’en ont eu Wagner, Debussy…

 

Alors pourquoi cette réputation de don Juan ?

Les raisons sont diverses.

Titre 1

Liszt a défrayé la chronique par le fait d’avoir séduit deux femmes mariées de la haute société. Ajoutez à cela toutes les rumeurs de conquêtes sulfureuses, les livres vengeurs de Marie et d’Olga, alors qu’il se positionnait en croyant fervent et pratiquant. Le paroxysme fut atteint quand il prit les ordres laïcs et voulut porter la soutane.

Parmi les sources les plus puissantes du mythe figure sans conteste le roman Nélida de Marie d’Agoult. Publié en 1846, puis réédité avec succès, ce roman à clef met en scène un artiste nommé Guermann — Liszt à peine déguisé —, décrit comme un Don Juan vaniteux, dominateur, insensible à la souffrance de sa compagne.

Le succès du livre fut immense. Il fixa durablement dans l’opinion publique l’image d’un Liszt séducteur cruel, image d’autant plus crédible qu’elle émanait d’une femme qui l’avait intimement connu. Pourtant, Nélida relève davantage de la transfiguration littéraire que du témoignage objectif. Marie d’Agoult y règle ses comptes, reconstruit son rôle, s’arroge la posture de la victime lucide face à un homme dévoyé par la gloire.

Liszt, fidèle à son point d’honneur, refusa toujours de se reconnaître dans ce portrait. Il ne répondit ni publiquement ni par écrit, laissant le roman faire son œuvre corrosive. Ce silence, perçu comme un aveu, contribua paradoxalement à la solidification du mythe.

Cette valse entre foi et amour décontenance, déconcerte le public et alimente les mille et un ragots des salons et de la presse.

S’il s’est toujours fait un point d’honneur d’être d’une extrême discrétion quant à ses relations avec les femmes, il conservait un sentiment de culpabilité concernant Marie et Carolyne, pour qui il avait enfreint le neuvième commandement, et il n’arrêtait pas de se repentir, de se confesser, ce qui le desservait. Ainsi, il écrivait à la baronne Meyendorff :

      « Je continue d’exister avec la plus profonde repentance et contrition d’avoir                                            ostensiblement violé autrefois… le neuvième commandement : tu ne convoiteras pas la

       femme de ton prochain. »

Enfin, amateur d’aphorismes, Liszt avait un humour percutant et contradictoire, à l’image de son personnage, et il se plaît à dérouter, ne façonnant pas toujours les avis à son égard dans le bon sens. Ainsi, à propos du mariage, il écrivit :

– Le mariage, la famille, quels plus doux et nobles buts de l’homme.
– Le mariage, où tu n’es pas, là est le bonheur.
– Soyez tranquille, je suis devenu raisonnable. Si j’enlève une femme, ce sera avec le mari cette fois.

2 –

Il fuyait le péché de chair, mais ne pouvait se passer d’une présence féminine.

« Deux pôles, deux désespoirs dans ma vie : l’amour et la musique. »

« Néanmoins, je ne renierai jamais l’amour, malgré toutes ses fausses apparences et ses profanations », écrit-il à Carolyne. Attention : chez lui, l’amour n’est pas synonyme de luxure, et la princesse l’excuse en disant que Liszt, s’il n’est pas d’une nature libertine, a besoin de la présence de femmes autour de lui, dont il apprécie la dévotion. Cela lui permet d’oublier les critiques virulentes dont il est sans cesse la cible. Citons Carolyne écrivant à Berlioz, de Weimar :

        « Sa besogne est rendue très difficile et l’assaut qu’on lui livre est vraiment de la furie. Ni          les injures ni les mensonges ne lui sont épargnés ; la rage des classiques monte jusqu’au              delirium tremens. »

La dévotion des femmes était donc comme un baume pour Liszt. Même s’il traitait ses « groupies » de mouches, il en était très flatté et y fut sensible jusqu’à la fin de ses jours.

3 –

L’autre grande raison de cette réputation est qu’il a été toute sa vie harcelé, convoité par les femmes. De ses premiers concerts à huit ans, où l’on se disputait le petit génie, à sa soixante-quinzième et dernière année, où toute l’Europe a voulu lui rendre hommage et le fêter.

Voici le témoignage d’Adelheid von Schorn, amie de la princesse Carolyne :

           « Il était pénible de constater qu’il se trouvait des femmes capables de regarder le                                  vieillard comme une proie désirable.

           Que tant de femmes aient voulu son amour, lui aient fait des avances passionnées, n’est                      pas particulièrement à la gloire de notre sexe. Les hommes lui en voulaient naturellement                  terriblement. Liszt respectait chaque femme convenable et m’a dit un jour — dans ses                         dernières années, d’un ton grave — : “Je n’ai jamais séduit une jeune fille.” Je sais que                          cette déclaration est vraie. Malheureusement, je n’ai vu que trop souvent comment les                        femmes se jetaient sur lui, si bien qu’on aurait pu penser que les rôles étaient inversés. »

Tchaïkovski fait part du même étonnement quand il rencontre Liszt dans son vieil âge, encore poursuivi par de jeunes femmes.

Cosima, dans son journal de 1881 — Liszt a 71 ans —, évoque les filles-fleurs qui l’attendent à la sortie du festival de Bayreuth pour pouvoir le voir encore une fois.

Il n’y avait pas de selfie à l’époque, mais tant de femmes voulaient être vues avec lui, lui donner le bras et rêvaient d’avoir eu une aventure avec lui, ne serait-ce qu’une heure, comme l’a écrit l’une d’entre elles :


       « Avoir été aimée de Liszt, ne fût-ce qu’une heure, serait assez de bonheur pour toute une vie. »

Et que disent ses autres élèves, venus du monde entier, estimés à 400, qui l’ont fréquenté quotidiennement pendant plusieurs années et à qui il a dispensé gracieusement ses fameuses master classes ? Beaucoup d’entre eux se sont empressés d’écrire leurs souvenirs, de retour chez eux. Ils décrivent Liszt comme un galant homme, magnétique, un doux, mais qui pouvait piquer de belles colères, un tactile tant avec les femmes qu’avec les hommes, qui embrassait ses élèves sur le front (Liszt, pour l’époque, avec son mètre soixante-quatorze, était grand), donnait de grandes tapes, des accolades, mais restait toujours très respectueux. Toutes et tous ont témoigné de son sens excessif du devoir et de l’honneur dans ses rapports avec autrui.

Liszt, un homme déchiré

Liszt, tiraillé entre une vie de moine et une vie mondaine, moitié franciscain, moitié tzigane, comme il le disait, est un être complexe, plein de paradoxes. Un croyant déchiré, dépressif, hanté par le péché et la mort, mais avec un fort ego qui a besoin d’être reconnu, aimé au sens large du terme.

Une de ses élèves, Janka Wohl, a écrit fort joliment :


      « Liszt était bien la personnalité la plus compliquée, faite d’ombre et de clarté comme pas                 une ; vouloir donner un résumé de Liszt serait vouloir refléter l’univers dans une goutte d’eau. »

Plus séduisant que séducteur, harcelé mais jamais harceleur, pris dans ses contradictions d’homme déchiré entre la musique, la foi et l’amour, il n’a certes pas été un enfant de chœur, comme on dit, mais la foi sincère et le sens de l’honneur indéniable de ce personnage hors normes, si difficile à saisir, étaient trop profonds pour avoir été ce coureur de jupons invétéré que plusieurs, par facilité ou par souci du croustillant et de la vente de livres, aiment à perpétuer. Ainsi d’un roman d’Ève Ruggieri, intitulé Liszt, l’abbé libertin. Il est dommage que cette réputation d’abbé libertin — qu’il n’a jamais été, ni abbé au sens où nous l’entendons aujourd’hui, ni libertin au sens de « qui s’adonne aux plaisirs de la chair » — perdure et se soit ainsi enkystée au fil des ans.

Liszt, qui a toujours essayé de se conduire en homme d’honneur avec les femmes, reste néanmoins une énigme. De ses paradoxes naît sa personnalité fascinante, qui justifie les milliers d’ouvrages qui ont été écrits à son sujet de par le monde, avec tous les fantasmes et extravagances qu’on y a entassés.

Pour terminer, laissons la parole à Franz Liszt.

Voici ce qu’il écrivit à la mère d’une de ses élèves, Valérie Boissier, alors qu’il n’avait que 20 ans :

        « N’ajoutez pas foi aux mille bruits faux, absurdes et calomnieux qui courent de par le              monde  sur moi. »

À la fin de sa vie, après plus de cinquante ans, il tiendra encore le même discours :

       « Tant de mensonges, d’affabulations, tant de niaiseries ont été écrits sur moi. »

      « Mais vous voyez, c’est ainsi qu’on écrit l’histoire, et ce qu’il y a de pire… il faut laisser              dire les  gens et se taire. »

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