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LE KAPELLMEISTER A WEIMAR 1848 - 1861
Qui était donc cette princesse Carolyne ? C’était la fille d’un richissime propriétaire terrien polonais, Peter Iwanowski, qui lui avait légué d’immenses domaines en Ukraine. Il fallait trois jours pour les parcourir à cheval, et 30 000 serfs y vivaient. Elle tenait également de son père un caractère énergique et une passion pour la littérature et les arts (sa bibliothèque était somptueuse) ; elle avait aussi une inclination pour la religion qui tenait presque du fanatisme.
Elle avait été mariée à un prince russe, le prince Sayn Wittgenstein, dont elle avait eu une fille, la princesse Marie, mais elle vivait séparée une vie très indépendante. Liszt semble revivre un scénario analogue à celui qu’il avait vécu quinze ans auparavant avec Marie d’Agoult. Toutefois il y a une différence sur laquelle les biographes ont attiré l’attention : si Marie était une beauté, il n’en était pas de même pour Carolyne. Elle n’a pas été épargnée par les biographes de Liszt, traitée de « laideron », de « créature jaunâtre aux yeux exorbités » ! Même la mère de Liszt s’en était émue, et il lui avait répondu : « On dit que la princesse n’est pas belle. C’est faux, elle est belle de cette beauté que donne une âme noble ».
On s’est beaucoup interrogé sur cette fascination qu’éprouvait Liszt pour les femmes aristocrates et intellectuelles. On a pu y voir une revanche sur l’humiliation sociale qu’il avait vécue lors de l’épisode de Caroline de Saint-Cricq, et sur le fait qu’il n’avait pas fait d’études, étant ainsi autodidacte sur le plan culturel.
Liszt va donc arrêter sa carrière de virtuose et se fixer à Weimar, appelé par le Grand-Duc Charles-Alexandre comme Kapellmeister, c’est-à-dire chef d’orchestre. Celui-ci, entraîné par sa mère, la Grande-Duchesse Maria-Pavlovna, voulait redonner à cette petite ville de 13 000 habitants le rayonnement culturel qu’elle avait eu à l’époque de Goethe et de Schiller, et avait déjà commencé à nouer des contacts avec Liszt quelque temps auparavant.
Pendant ce temps, Carolyne vend ses domaines et part le rejoindre. Ce ne sera pas facile, car en 1848, l’Europe s’embrase et la Russie ferme ses frontières ; il s’en faudra de peu qu’elle ne puisse pas sortir du pays.
À Weimar, Liszt se consacre à trois activités.
En premier, la composition. En ce qui concerne la musique pour piano, il est en pleine maturité. Il en profite pour donner les versions définitives de nombre d’œuvres antérieures, et en plus il compose des chefs-d’œuvre. Il renouvelle le genre de la sonate pour piano en en composant une seule qui est un monument. Et puis il compose de la musique d’orchestre. Il est l’inventeur du genre du Poème Symphonique, qui scelle l’alliance de la musique et de la poésie, réalisant ainsi le deuxième but de son programme : « Faire de la musique l’égale de la poésie ». Cette musique pour orchestre de Liszt est peu jouée ; le seul poème symphonique qu’on entend est Les Préludes, d’après Lamartine. Il faut dire que cette musique pose d’énormes problèmes d’interprétation et il en faut peu pour tomber dans l’emphase et le style « pompier ». Il compose également de la musique religieuse ainsi que des lieder.
Sa deuxième activité est celle de Kapellmeister. Il découvre la direction d’orchestre et réalise des créations mondiales d’œuvres symphoniques et d’opéras de Wagner, Berlioz, Schubert, Verdi, Schumann, Mendelssohn, sans compter le répertoire avec Haydn, Mozart, Beethoven. Il dépense une énergie inlassable pour promouvoir la musique « moderne ».
Enfin il se consacre à l’enseignement. Il a inventé ce que l’on appelle aujourd’hui la « master class », le cours collectif public. On lui a compté plus de 400 élèves, dont presque tous les grands pianistes de son temps. Pour autant il n’a pas créé une « école », car il ne voulait pas influencer les élèves ; il voulait qu’ils exploitent leur propre personnalité. On peut cependant identifier des filiations : il a formé Alexandre Siloti qui a formé Serge Rachmaninov, Martin Krause qui a formé Claudio Arrau. Ajoutons que son enseignement était entièrement gratuit.
Et pendant ce temps, que faisait la princesse Carolyne ? Elle n’avait pas une vie facile. Sa situation irrégulière avec Liszt faisait qu’au début de son séjour à Weimar, elle n’était pas reçue à la Cour, ni dans la bonne société, et ils ont dû habiter séparément. Mais elle avait de quoi s’occuper, car elle entreprend les démarches nécessaires pour épouser Liszt. Comme elle est mariée, et qu’ils sont tous les deux catholiques fervents, il ne peut être question de divorce : il faut faire prononcer par l’Église la nullité de son mariage avec le prince. Pour cela elle va s’appuyer sur une vieille coutume polonaise : au moment d’entrer dans l’église, devant tout le monde rassemblé, la future mariée se fait gifler par son père. Ainsi si plus tard le mariage se passe mal, elle pourra argumenter en disant qu’il a été forcé, ce qui est une cause de nullité. Mais pour cela il faut recueillir des témoignages, sur un évènement passé, et cela à distance, pour constituer le dossier qui suivra la hiérarchie de l’Église : Moscou, puis Vienne et enfin Rome. Ce n’est pas facile, surtout que cette démarche suscite des oppositions aussi bien de la famille du prince que de celle de la princesse. On n’a certainement pas fini de démêler l’écheveau des intriques qui ont été menées pour empêcher le mariage de la princesse avec Liszt, pour des raisons à la fois financières (les sommes en jeu sont considérables), et de convenances sociales (il était inconcevable qu’une princesse épouse un musicien). Un troisième front s’ouvrira bientôt : la future belle-famille de la fille de Carolyne, la princesse Marie, qui doit épouser un haut personnage de la cour impériale à Vienne, le grand chambellan Constantin von Hohenloe. Et il se trouve qu’il a un cousin haut placé au Vatican, le cardinal Gustav von Hohenloe, qui est ainsi au cœur de l’intrigue. Tout cela durera douze ans ! Et, en 1860, Carolyne ira s’installer à Rome pour être plus près des centres de décision. Après le marketing et le sponsoring, voici le lobbying !
Ces années 1859-1860 seront difficiles pour Liszt. Sur le plan personnel d’abord, la mort de son fils Daniel le marquera beaucoup, et il fera à cette époque son testament. Et sur le plan professionnel, il est l’objet de critiques et de cabales ; on n’apprécie pas les audaces des œuvres qu’il promeut, et, avec la mort de la mère du Grand-Duc de Weimar, la Grande-Duchesse Maria Pavlovna, il perd un important soutien. Il finira alors par démissionner.
Il reçoit pourtant des encouragements. Il est anobli par l’empereur François-Joseph, qui lui décerne le titre de Ritter (Chevalier) von Liszt avec la décoration de l’ordre de la couronne de fer. Mais il transmettra le titre, comme il en a le droit, à son cousin Eduard qui est juriste à Vienne et qui gère ses biens.
Et surtout, il reçoit du Vatican une lettre très élogieuse : le Pape a beaucoup apprécié une de ses messes, et il lui déclare qu’on a besoin de son génie à Rome pour renouveler la musique religieuse. Enfin, la bonne nouvelle arrive : les démarches de Carolyne ont abouti, et la nullité de son mariage avec le prince est prononcée ; elle va pouvoir épouser Liszt qui se met en route pour Rome.
Paul Hubert des Mesnards
Extraits de Franz Liszt L'artiste Roi Collection Les Portraits Musicaux - Les éditions Marinières
Les deux ouvrages de référence, qui m’ont le plus inspiré, sont :
Serge Gut, Liszt (Éditions de Fallois, l’Âge d’Homme, 1989). Ouvrage très complet qui comporte une biographie et des développements très intéressants sur différents aspects de l’artiste et de ses œuvres.
Alan Walker, Franz Liszt, 2 tomes (Fayard, 1989). Une biographie très complète. Alan Walker est un grand spécialiste de Liszt, et, en plus de cet ouvrage, il a écrit de nombreux essais.


