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Saint Saens

Auriez-vous aimé Liszt à son époque ?

Témoignages de ses contemporains sur le musicien et l'homme. 

"Deux tiers de siècle, où que l'on se trouve, qui que l'on considère, toujours il est là, toujours on tombe sur lui, sur sa haute et mince silhouette, sur son profil noble et impérieux, sur sa longue chevelure, tant le passage graduel au gris, puis au blanc, semble jalonné le passage même de ce siècle, le dix-neuvième dont il est l'épicentre ou le nombril"

Harry Halbreich (Crescendo Magazine) mai 2020

Quelques citations

Balakirev
« Je considère Liszt comme le Beethoven de notre époque. »

Berlioz
« Il a su prendre un essor si extraordinaire, il s’est élancé avec une telle vélocité, loin au-dessus de toutes les cimes connues, qu’à tous ceux qui ne l’ont pas entendu dans son dernier jeu, on peut dire hardiment : “Vous ne connaissez pas Liszt […]” On avait le droit de tout attendre de lui comme compositeur. » 

Borodine
« Liszt est un véritable Balakirev. Quel homme de cœur ! Voilà, comme tu dis, “des amis vraiment amicaux” ! À Weimar, on dirait le Venusberg de Tannhäuser, où le rôle de Vénus serait rempli par Liszt. Jusqu’à présent, je suis sous le charme. »

Chopin
« Je voudrais lui voler la manière de rendre mes propres études. »

Saint-Saëns
« … Liszt, celui qu’on s’obstine à nommer le grand pianiste pour ne pas être obligé de convenir qu’il est un des premiers compositeurs de notre époque. »

Robert Schumann
« Liszt m’a, ces derniers jours, jeté hors de mes habitudes. Il est vraiment extraordinaire ! Je n’ai jamais rien entendu de tel. »

Wagner

« Connaissez-vous un musicien qui soit plus musical que Liszt, qui renferme en soi, avec plus de richesse et plus de profondeur que lui, toute la puissance de la musique, qui sente avec plus de  subtilité et de tendresse, qui sache et qui puisse d'avantage, qui soit plus doué par la nature et plus fortement développé par la culture que lui ? Pouvez-vous m'en nommer un autre ? Oh ! confiez-vous donc à cet homme unique (qui est en outre un homme beaucoup trop noble pour vous tromper), et soyez certains que cette confiance vous donnera la plus grande richesse, à vous qui craignez maintenant d'être appauvris ! ».
« Liszt, le plus musicien de tous les musiciens que je connaisse… »

« Depuis que j’ai pris connaissance des compositions de Franz Liszt, je suis devenu, comme harmoniste, un tout autre personnage que je ne l’étais auparavant. »

À propos des poèmes symphoniques :
« Un repaire de voleurs où chacun puise sans cesse son inspiration. »

Baudelaire
« Cher Liszt, à travers les brumes, par-delà les villes où les pianos chantent votre gloire, où l’imprimerie traduit votre sagesse, en quelque lieu que vous soyez, dans les splendeurs de la Ville éternelle ou dans les brumes des pays rêveurs que console Cambrinus, improvisant des chants de délectation, d’ineffable douleur, ou confiant au papier vos méditations abstruses, chantre de la Volupté et de l’Angoisse éternelles, philosophe, poète et artiste, je vous salue en l’immortalité. »

Victor Hugo

« Bonjour et merci. Votre lettre est charmante. Je vous aime toujours de tout mon cœur. J’y vois à peine clair pour vous écrire, excusez-moi. Je crois par moment que je deviendrai aveugle ; mais la seule chose qui m’affligerait, quand je pense à vous, ce serait de devenir sourd » . (Juin 1834)

Lamartine
« Liszt est un musicien métaphysique. Semblable à ses compatriotes Mozart et Beethoven, il chante plus de symphonies du ciel que de mélodies de la terre. »

Lamennais
« Je suis charmé que M. Litz (sic) soit connu de vous et de vos connaissances. C’est une des plus belles et des plus nobles âmes que j’ai rencontrées sur cette terre, où elles ne sont pas excessivement communes. »

George Sand
« Artiste puissant, sublime dans les grandes choses, toujours supérieur dans les petites, triste pourtant et rongé d’une plaie secrète… »
« Certes, il y avait en lui un monde de belles idées et de bons sentiments. Il s’est égaré quelque temps dans des riens et des vanités. Mais une si belle nature devait retrouver sa route. Si vous lui écrivez, dites-lui que je l’aime toujours… » George Sand à Pauline Viardot

Charles-Alexandre, grand-duc de Saxe-Weimar-Eisenach
« Il y a quarante ans à peu près que je connais Liszt, et je puis vous affirmer que, durant tout ce temps, il ne m’a jamais donné ni un mauvais conseil ni un conseil désintéressé. »

Mais il eut aussi des détracteurs, parmi lesquels les plus acharnés furent :

François-Joseph Fétis, à Liszt, avril 1837 :
« Vous êtes l’homme transcendant de l’école qui finit et qui n’a plus rien à faire, mais vous n’êtes pas celui d’une nouvelle école. Thalberg est cet homme : voilà toute la différence entre vous deux. »

Joseph Joachim
« Les œuvres de Liszt ne sont que de petites choses chétives. »

Johannes Brahms, à propos de Liszt :
« La peste se propage toujours plus loin, dure, déprave les oreilles d’âne du public et corrompt la jeunesse. »

Clara Schumann, à propos de la Sonate en si mineur, dédicacée à Robert Schumann, écrivit dans son journal :
« Ce n’est que bruit aveugle : plus la moindre idée saine, tout est embrouillé, impossible de trouver la moindre suite harmonique claire, et il me faut pourtant l’en remercier. C’est vraiment trop épouvantable. »

 

 

​Pour approfondir

Camille Saint Saëns (1835 - 1921)

Pianiste virtuose, organiste, compositeur, Liszt a toujours été un grand admirateur de Camille Saint Saëns et l'a toujours soutenu et encouragé : "Le premier organiste du monde dira-t-il de lui".

Comme on peut le lire dans l'extrait suivant, Saint Saëns ne fut pas un ingrat de Liszt, l'admiration fut réciproque.

Pour accéder à l'extrait de l'article issu de la revue Musica d'octobre 1911 sur le témoignage de Saint Saëns Cliquez ici

Saint Saëns fera jouer à ses propres frais plusieurs œuvres de Liszt dont Les Poèmes symphoniques qui ne lui semblaient pas reconnues à leur juste valeur.

La vie de Camille Saint Saëns présente plusieurs similitudes avec celle de Liszt, sa générosité, son ouverture à l'égard des autres compositeurs, son éclectisme, ses dons de pianiste, d' organiste et de compositeur, ses voyages et même hélas l'échec de sa vie familiale. Sauf que Saint Saëns a connu de son vivant une consécration et un succès plus unanime, même s'il eut à souffrir à l'aube du XXème siècle des changements de goût du public pour une autre musique plus moderne (Schonberg, Ravel, Debussy).

A remarquer que Camille Saint Saëns et Berlioz souffre en France d'une reconnaissance qui n'est pas à la hauteur de leur génie, comme le regrette  Sir Simon Rattle directeur musical de  l'orchestre symphonique de Londres  après avoir été pendant 14 ans le directeur musical de l'orchestre philharmonique de Berlin.  A l'étranger ils sont bien plus appréciés et bien plus joués. 

 

 

Victor Hugo  (1802 - 1885)

Un tableau célèbre de Josef Dannhauser illustre Liszt au piano en communion avec Beethoven et entouré de ceux qui ont beaucoup compté dans sa vie, Paganini, G Sand, Dumas, Rossini, Marie d’Agoult et bien sûr Victor Hugo.

Victor Hugo ne semblait pas trop apprécier  que l’on mette ses œuvres en musique, n’est-il pas supposé avoir dit :

« Défense de déposer de la musique au pied de mes vers » ?

 Qu’en fut-il avec Liszt ?  Tout d’abord il faut dire qu’il y avait une grande admiration réciproque. Victor Hugo n’avait-il pas surnommé Liszt l’Orphée de Weimar ?

Leur relation remonte à l’époque parisienne de Liszt où il fréquentait assidûment les salons parisiens, notamment celui de Victor Hugo (1827 à 1838).  Liszt a donné des leçons de piano au célèbre écrivain qui était moins doué en musique qu'en littérature. Ainsi peut-on trouver dans une correspondance de Louise Bertin du 22 mai 1835 :

 « Hugo commence à exécuter avec un doigt d’une manière satisfaisante un extrait de l ´opéra Armide de Gluck grâce aux leçons de piano que lui donnent sa fille et Liszt ». 

Hugo aimait entendre Liszt jouer sa transcription du Roi des Aulnes de Schubert.

Victor Hugo ne s’est pas opposé à ce que Liszt dépose de la musique au pied de ses vers ainsi de ses nombreux lieder inspirés de ses différents poèmes notamment :

-Oh quand je dors

-S’il est un charmant gazon

-Comment disaient-ils

-Enfant si j’étais roi

Ajoutons à cela les deux grands Poèmes symphoniques inspirés de  l’œuvre de Hugo.

- Ce qu’on entend sur la montagne d’après un poème des Feuilles  d’automne

- Mazeppa  inspiré d’un des poèmes des Orientales et peut être que tous deux, Victor et Franz furent aussi inspirés par le poème éponyme de Lord Byron que Liszt admirait, antérieur d’une dizaine d’années.

Les échanges entre Victor Hugo et Franz Liszt étaient très cordiaux comme en témoignent les lettres suivantes :

Lettre de Liszt écrite à Hugo du 31 mai 1834 alors qu’il était en voyage en Normandie pour des concerts. 

Pour accéder au texte de la lettre du 31 mai 1834 Cliquez ici

​Voir aussi ci-dessous,  la réponse de Victor Hugo datant de juin 1834.

« Bonjour et merci. Votre lettre est charmante. Je vous aime toujours de tout mon cœur. J’y vois à peine clair pour vous écrire, excusez moi. Je crois par moment que je deviendrai aveugle ; mais la seule chose qui m’affligerait, quand je pense à vous, ce serait de devenir sourd »

Terminons par une citation de Pascal Bergerault, musicologue et critique littéraire, concernant nos deux personnages :

« Outre l’amitié qui a su les unir, il existe entre Victor Hugo et Franz Liszt une grande parenté en matière de création (…) Tous deux traversèrent magistralement leur siècle en le marquant de leur art novateur. L’un, par ses audaces verbales, ouvre des voies nouvelles à la poésie (…). L’autre révolutionne l’art musical du 19eme siècle par sa richesse d’invention qui fait éclater les cadres et bouscule l’harmonie  par son perpétuel questionnement du langage musical qui le conduit à l’ atonalité »

Et pourtant … Franz Liszt, les amitiés trahies

"le but de ma vie c'est d'être digne en amitié" 

   Liszt ( 1811/1886 )  a traversé les 3/4 du XIXème siècle, ce qui pour l' époque est une belle performance , nombre de compositeurs aussi célèbres n' ont pas eu cette chance *, sillonnant toute l'Europe jusqu'en Orient. Faisant partie de l’aréopage musical, il a rencontré les plus riches, les plus érudits, les plus grands artistes dans toutes les cours et dans les salons les plus cotés. Sa virtuosité, son érudition, son charisme ont fait qu’il a été sollicité, admiré, adulé jusqu'à la folie.  C’est pour lui que le terme de Lisztomania décrivant l’état d’hystérie collective de ses "fans "a été inventé par Heinrich Heine.

Peu de musiciens compositeurs se sont autant impliqués que lui dans de difficiles batailles pour défendre les chefs d’œuvre du passé et de l’avenir en s’oubliant lui- même. Il demeura jusqu’ à sa mort "un révolutionnaire de l’art, toujours prêt à découvrir le génie des autres". **    

Alors pourquoi autant de trahisons de ceux qui l' ont entouré et qui ont  fait dire à Serge Gut dans son Liszt  " on constatera avec amertume qu' avec Chopin comme avec Berlioz, comme avec Joachim, comme avec Schumann, comme avec bien d' autres, l' amitié a été mal partagée , c' est toujours Liszt qui aime, admire, réconforte, protège et se dévoue sans qu' on ne lui rende la pareille".

Dans la  carrière de Liszt, il faut distinguer deux grandes périodes.
La première, celle du  virtuose prodige de 1823, date de son arrivée en France, à 1847, date de son dernier grand concert public et la deuxième période à partir de 1848, date à laquelle il se fixa à Weimar pour privilégier la composition, fatigué de sa vie de saltimbanque : " toujours des concerts, toujours faire le valet du public(...) quelle fatigue, quel métier ! ". 
Durant le premier quart de siècle, hormis de nombreuses caricatures, il a été difficile de le dénigrer sérieusement dans son métier de virtuose tant il surpassait ses rivaux sans jamais oublier de jouer, de mettre en avant, de transcrire la musique des autres en bon propagandiste qu’il fut. Même si ses transcriptions d’un niveau rarement atteint,  lui seront reprochées plus tard par certains parce que trop nombreuses, elles furent fort utiles pour promouvoir la musique des autres. Il n' existait pas à l' époque d' enregistrement et beaucoup de compositeurs dont Wagner, Berlioz  l' ont sollicité pour ce travail qui permettait de faire connaître leur musique là où elle ne pouvait être jouée qu'au piano.


Les inimitiés qu'il suscita durant la première partie de sa carrière furent plutôt dues à la jalousie. Il irritait par ses succès, les honneurs qu’il recevait, son enrichissement et ses innovations musicales. 
Conscient de son talent, il faisait montre parfois d’un certain orgueil dont il se départit ensuite. Ainsi il déclara à Schlesinger directeur de La Gazette musicale, l’un de ses premiers amis/ennemis, qui lui reprochait notamment de se mettre seul en scène " Ma position n'est pas celle de tout le monde, mon talent et mon ambition non plus...". ***

Frédéric Chopin une amitié à sens unique

Dans cette période, seul Chopin et Thalberg pouvaient rivaliser mais, avec ce dernier, Liszt entra en concurrence frontale tandis qu'il devint l'ami de Chopin qu'il admirait et qu’il fréquenta de façon plus intime. Ainsi quelques phrases célèbres de Chopin à l’égard de Liszt « j'aime ma musique quand elle est jouée par Liszt » ou en 1833 parlant de Liszt " je voudrais lui voler la manière de rendre mes propres études." Pourtant cette amitié fut superficielle, distante de la part de Chopin. Malgré la reconnaissance du talent de virtuose de Liszt, il restait sur ses gardes et ne voulait pas reconnaître ses talents de compositeur. Cette jalousie latente va s'exacerber davantage dans le cadre des relations rivales George Sand / Marie d Agoult.

Dès la première brouille en 1839, Chopin prend ses distances avec Liszt et sa jalousie éclatera au grand jour lorsqu’ après le concert qu’il donna le 26 Avril 1841 dans les salons Pleyel, Liszt assurera la critique. Celle-ci fut évidemment excellente mais Chopin en eut un ressentiment négatif, il ne l’apprécia pas ayant eu l’impression d’être annexé par Liszt : " il me fait un beau royaume, mais dans son empire " dit-il au critique Ernest Legouvé. 
Chopin continua à se détacher de Liszt qui ne cessa de l’admirer et de le jouer : "Ce ne fut plus qu’une amitié à sens unique". ****

Après le décès de ce dernier, Liszt publia un livre éponyme à la gloire du compositeur et continua à l’encenser et à le faire travailler par ses élèves jusqu'à la fin de ses jours.


* (Mozart 1756/1791), Schubert (1797/1828 ) Bellini (1801/1835) Mendelssohn (1809/1847) Chopin (1810/1849) Bizet (1838/1875) J.Strauss 1 (1804/1849), Moussorgski (1839/1881)

** Émile Haraszti « Franz Liszt » édition A & J Picard 1967

*** cité par Jacqueline Bellas Littératures 1965

**** Serge Gut " Franz Liszt" éditions de Fallois 1989 

 

Les trahisons des classiques, la querelle des clans !    

" Au milieu du chemin de sa vie " Liszt s’installa à Weimar comme Kappelmeister afin de consacrer beaucoup plus de temps à la composition tout en s’investissant dans de multiples activités avec sa légendaire générosité dont il avait déjà fait preuve pendant sa période de virtuose.


À Weimar, il reçut toute l’élite musicale et artistique de l'époque en essayant d'aider ceux qui en avaient  besoin. Financièrement, comme il le fit avec Wagner en puisant sur ses propres deniers ou en assurant leur propagande,  ce qu’il savait fort bien faire et qu’il avait expérimenté pendant sa période de virtuose.

Il fit découvrir maintes œuvres, en les montant et en les dirigeant lui-même malgré l’opposition d'un public souvent hostile, en transcrivant maintes compositions, en donnant des opportunités de carrière grâce à ses relations. Il y poursuivit aussi  une activité de pédagogue exemplaire sans jamais faire payer ses cours et ce,  jusqu’ à la fin de sa vie.
Alors pourquoi fût-il  aussi souvent critiqué, trahi? 

A partir du milieu du XIXème siècle, une véritable guerre de chapelle s’engagea entre les romantiques classiques de Leipzig et les partisans d’une musique plus moderne autour notamment de Schumann qui dirigeait la Neue Zeitschrift für Music . C’est alors qu'arrive Liszt à Weimar qui, avec Berlioz et Wagner vont s’opposer à leur tour aux modernes "timorés" de Leipzig pour promouvoir une musique encore plus innovante, alors que le public était loin d’être assez mûr pour l'accepter. Pendant près de 40 ans, les 2 écoles vont s’opposer. Lutte entre l’école classique de Leipzig/Vienne tenue par Hanslick, qui regroupera notamment les Schumann, Robert et Clara (surtout Clara, Robert étant décédé en 1856), Joseph Joachim, Johannes Brahms et les romantiques  réformateurs au sein la Neue Zeitschrift für Music désormais tenue par Karl Franz Brendel promouvant le clan de Weimar autour de Liszt.

 

 Robert et Clara Schumann    


Au départ les relations avec Schumann furent cordiales, Liszt contribuait à la réputation du compositeur en jouant ses œuvres aussi souvent que possible. Ils s’appréciaient l’un et l’autre et firent cause commune avec Mendelssohn, Chopin, Berlioz, Hiller pour la promotion de la musique moderne contre les conservateurs de Leipzig. Schumann ne présida-t-il pas la Neue Zeitschrift fur Music jusqu’ en 1846, ou découragé et déjà malade, il laissa la place à Franz Brendel, fervent soutien de Liszt et de l’école de Weimar. Le schisme se mit en place sur fond d’une véritable jalousie qui tenaillait depuis longtemps le couple devant le succès considérable de Liszt. Il ne faut pas oublier que Clara était aussi une pianiste virtuose qui se posait en rivale. Et puis il y eut la fameuse réception de Clara Schumann à Dresde en 1848, où Liszt arriva en retard accompagné de Wagner. Au cours de cette soirée, une dispute s'articula autour de Mendelssohn et de Meyerbeer. Schumann et Liszt s’emportèrent et ce dernier partit en claquant la porte, ce qu’il regrettera plus tard. Clara déclara " je ne veux plus jamais entendre parler de lui" et sa haine pour Liszt, quoiqu’ il fit ensuite pour aider le couple, lui tint au corps jusqu' à la fin de ses jours. " je méprise Liszt du plus profond de mon âme "écrira-t-elle.
Le couple s' alliera  avec Brahms et Joachim dans le cadre de la querelle des modernes contre les anciens   pour fustiger Liszt, parangon de l'école de Weimar et lui refuser tout talent de compositeur.

Quelle fut l’attitude de Liszt à leur égard ? Et bien comme si rien ne s'était passé. Alors qu'il continuait à recevoir des coups de leur part, il fit preuve d’une grande mansuétude en ne cessant de promouvoir la musique de Schumann. A Weimar, Il dirigea notamment les Scènes de Faust, Manfred, monta l’opéra Genoveva.

Lorsque Clara se retrouva seule après le décès de son mari avec 7 enfants à charge, Liszt essaya de faire le maximum pour l'aider en lui donnant notamment des opportunités de jouer en concert, mais rien n’y fit, sa haine restera inextinguible.  " c’était un éminent virtuose du clavier, mais un dangereux exemple pour la jeunesse. (...) En tant que compositeur, il était épouvantable" écrira-t-elle dans son journal au lendemain de la mort de Liszt*. 

 On ne saurait parler de la mésalliance du couple Schumann/ Liszt sans évoquer les autres partenaires du clan de Leipzig, Mendelssohn, Brahms, Hiller et surtout Joachim.

*cité par Alan Walker Liszt Fayard 1990

 Félix Mendelssohn            

 Les rapports avec Mendelssohn fluctuèrent au cours des années, petite suite de brouilles et de réconciliations.  Comme d'habitude, cela a commencé par une belle amitié, mais Mendelssohn n’appréciait pas la musique de Liszt et le lui fit savoir. Liszt, comme d'habitude, ne tint pas compte de ses jugements négatifs et fit plusieurs transcriptions de la musique de Mendelssohn, le considérant comme un des plus grands compositeurs allemands.

Johannes Brahms

 

La force de la haine qu’il éprouvait envers Liszt fut au nombre des points communs qu'il eut avec Clara Schumann.

Ils eurent tout d'abord des rapports cordiaux.  Lorsqu' ils se rencontrèrent, Liszt déchiffra à première vue une composition de Brahms, reconnaissant sa grande qualité. Il l'hébergea 3 semaines en 1853 à l'Altenbourg mais Brahms le romantique classique (von Bülow n'a-t-il pas dit en dirigeant sa Symphonie n° 1 que c'était la dixième de Beethoven ?) haïssait Liszt et la nouvelle école de Weimar. C'était un fer de lance du  clan opposé à la musique du futur. Il lança son manifeste contre la musique de l'avenir en 1860 et parlant des compositions de Liszt, il écrivit "la peste se propage toujours plus loin, dure, déprave les oreilles d'âne du public et corrompt la jeunesse". Liszt pour une fois ne semble pas avoir pardonné et ne le joua jamais.

 Ferdinand Hiller   

Ferdinand Hiller, pianiste, compositeur, chef d’orchestre, professeur de musique allemand fréquenta Paris de 1829 à 1836 et fut un ami de Liszt pendant cette période parisienne. Émile Haraszti, dans son Franz Liszt,  nous  révèle qu’il fut aussi un soupirant de Marie d'Agoult.
De retour en Allemagne, il s'acharna à démontrer que Liszt était un mauvais compositeur et chef d’orchestre, allant même jusqu'à siffler  outrageusement Liszt lors d' un concert qu' il dirigeait .

 

 

 Joseph Joachim


Joseph Joachim fut un violoniste virtuose. Quand il rencontre Liszt, il a 17 ans et a déjà passé un peu de temps à Leipzig auprès de Schumann et Mendelssohn. Liszt lui proposa un poste de Konzertmeister à Weimar, ce qu’il accepta tout de suite tant il était  heureux de pouvoir travailler avec le Maître  à qui il s’attacha  profondément. N’écrira –t-il pas « ce qui m’attire principalement à Weimar, c’est l’occasion de vivre et de collaborer avec Liszt car plus je le vois et plus je l’aime ». Il aida Liszt à orchestrer ses poèmes symphoniques et ce dernier ne cessa de lui apporter tout son soutien. Amitié  solide, un rapport père/fils jusqu' à ce que Joachim se détacha du Maître de Weimar en le dénigrant  férocement  par derrière et ce  pendant près de 7 ans, avant d'avoir eu le courage  de lui avouer  toute l' aversion qu' il avait pour ses œuvres et de rejoindre le clan opposé de Brahms. Il signa même  le  manifeste de 1860 contre la musique nouvelle (ce qu' il fit avec mauvaise conscience tant il reconnaissait la bonté et la générosité dont Liszt avait fait preuve à son égard). En 1857, il écrira à Liszt  « La persévérance de la bonté pleine de confiance avec laquelle toi, vaste esprit audacieux, tu te penches vers moi, pour me voir intégré au cercle des amis qu’anime ton énergie, me rend quelque peu honteux d’avoir retenu si longtemps ma franchise (…) Aussi ne veux-je pas me taire plus longtemps, je le confesse et l’avoue, (…) je suis complètement inaccessible à ta musique »*. Dans son éternel pardon pour ceux à qui il a accordé son amitié et sa confiance, Liszt répondit "Joachim reste un grand artiste et un noble esprit". C’était une façon de tendre l’autre joue car Joachim va surenchérir  en disant que les œuvres de Liszt n’étaient que "de petites choses chétives ".

On ne saurait mieux conclure cette suite d'inimitiés en citant Liszt qui écrivit à Wagner en 1860 : " Plusieurs de mes amis assez intimes, Joachim par exemple et autrefois Schumann avec tant d'autres encore se sont montrés très réservés, ombrageux, presque hostiles à mes productions musicales. Je ne leur en veux nullement et ne puis leur rendre la pareille, parce que leurs œuvres n'ont jamais cessé de m'inspirer un intérêt aussi vif que sincère".

*cité par Alan Walker et Serge Gut

Les trahisons des amis de l'œuvre d'art de l'avenir

       

Si le ressenti négatif des musiciens que nous venons d’évoquer peut se comprendre s’inscrivant dans une querelle des courants type Hernani matinée d'une certaine jalousie, la trahison de ceux que nous allons voir est plus difficilement compréhensible.  

     

Hector Berlioz

  Liszt fut un propagateur acharné des œuvres de Berlioz, dès 1830 il eut un coup de foudre pour la Symphonie fantastique  qu'il transcrivit et pour laquelle il se battit. Amitié profonde comme en témoignent les mots doux qu'ils utilisèrent à l’égard l’un de l’autre, ainsi de Berlioz à Liszt " mon cher sublime". Attachement profond de la part de Liszt envers Berlioz dont il ne cessa de promouvoir les œuvres, montant et dirigeant plusieurs de ses opéras à Weimar et cela dura près de 30 ans. Mais Berlioz devint jaloux de l’amitié et du soutien que Liszt portait à Wagner. Ajoutés à cela les insuccès de Berlioz, qui le rendaient de plus en plus aigri et ses problèmes de santé qui l’incitèrent à se replier sur lui-même. Il se mit alors à ne plus supporter les audaces harmoniques de Liszt et, jaloux, commença lui aussi à nier ses talents de compositeur. N’écrira-t-il pas en 1866 à propos de la messe de Gran :" hier on a donné à St Eustache la Messe de Liszt. Il y avait une foule immense. Mais, hélas quelle négation de l’art !" Liszt en fut très meurtri mais comme d’habitude,  il pardonna et continua jusqu’ au bout à admirer le génie de Berlioz

" Ma profonde conviction pour le génie de Berlioz demeure intacte…
"Quoique Berlioz m' ait tristement renié en 1866 à Paris, j' affirme constamment mon admiration pour son génie " écrira-t-il à la princesse Sayn-Wittgenstein.


Joseph d'Ortigue

 Ami écrivain et biographe du Liszt virtuose, il  s'acoquina avec Berlioz pour le saborder. Serge Gut cite cette phrase de Liszt toujours meurtri, qui écrivit à la princesse le 2 avril 1886 quelques mois avant sa mort et après l’exécution de la messe de Gran à Saint Eustache de Paris qui eut un énorme succès ; « À midi, deuxième  exécution de la messe de Gran désormais réhabilitée, malgré l'opinion contraire de Berlioz en 66, et de son scribe d'Ortigue, bon catholique et mon ami de jeunesse ! ».
 


 

 Richard Wagner   


Liszt apprécie Rienzi dès 1844, mais c’est surtout à partir de 1848 que les deux compositeurs s’engagent dans une relation forte. Cette année, Liszt dirige le Tannhäuser à Weimar. L'année suivante, Wagner,   inculpé lors de l'insurrection de Dresde (épisode du Printemps des peuples) et recherché par la police, est hébergé à l’Altenbourg chez Liszt qui le couvre jusqu' en Suisse. Ce dernier n'a cessé de le soutenir financièrement, Wagner était dépensier et réclamait souvent (voir la correspondance Liszt/ Wagner), il n'a cessé de le promouvoir, de jouer ses œuvres notamment lorsqu'il était à Weimar, de les transcrire pour les faire connaître, d'être son chantre en tous lieux et en toutes circonstances. Admirateur inconditionnel, acceptant tout de Wagner même parfois de se faire dépouiller musicalement.
Leur amitié a tenu malgré de longues périodes où ils ne se voyaient pas, malgré l' inimitié de la princesse Sayn-Wittgenstein à l' égard de Wagner, surtout quand celui-ci prit pour maîtresse puis épousa Cosima la propre fille de Liszt, déjà mariée à von Bülow.  Amitié brisée mais suivie d'une réconciliation en 1872. Wagner en 1876 reconnaîtra toute l' aide  que Liszt lui a apportée en portant  un toast à son ami et désormais beau-père : "Ici se trouve celui qui, le premier m' a soutenu de sa foi (…) et sans lequel vous n' auriez peut être aujourd'hui entendu aucune note de moi, mon cher ami Franz Liszt. "
Wagner appréciait certaines œuvres de Liszt mais il était certes moins dithyrambique que Liszt  ne l' était à son égard . D'ailleurs en tant que chef d'orchestre Wagner ne l'a jamais mis à l'un de ses programmes. C'est en lisant le journal que tenait Cosima Wagner que nous voyons la double face de Wagner affectant en réalité un certain mépris pour l’œuvre de son beau-père. Il n'appréciait pas trop les Poèmes symphoniques ni la musique religieuse de Liszt (Wagner l’agnostique Liszt le croyant catholique) ni ses œuvres de vieillesse. Dans son journal, à Cosima qui lui demandait ce qu'il pensait du délicat et très innovant « Weihnachtsbaum » (l’arbre de Noël)* que Liszt avait dédié à sa petite fille Daniela von Bülow, il répondit laconiquement "ce serait trop cruel ". Cosima n'a jamais bien défendu son père, préférant son mari qui, disait-elle, était le seul à l'avoir aimée. Elle a souvent évoqué dans ses écrits la jalousie dont Wagner ne s'était jamais départi à l’égard de son père. Wagner ne pouvait admirer que le pianiste. De la part de Wagner, ce n’est pas étonnant, contrairement à Liszt qui est toujours resté trop modeste à l’égard de ses propres œuvres, ce que reconnaissait Cosima dans son journal, voire complexé, Wagner n’a quasiment jamais douté de lui et n’a jamais hésité à détruire ses relations dans le monde musical lorsqu’ elles lui faisaient de l’ombre. Ainsi de Meyerbeer qui l'a pourtant aidé sans compter.

Pourtant Wagner a beaucoup emprunté à Liszt. Comme d’habitude, ce dernier ne lui en voulut pas et continua à encenser son génie alors qu’il savait que Wagner le dénigrait. Un jour que Wagner lui disait que pour sa Walkyrie il avait volé un de ses motifs, Liszt répondît, "tant mieux au moins ma musique sera jouée" ou lorsque on lui fit remarquer que  Wagner lui avait emprunté le fameux accord de Tristan, il répondit "que m' importe d’être copié par un génie".

 « Ce que j’aime en Wagner, c’est Liszt »

C’est ainsi que s’exprime le compositeur Philippe Hersant cité dans un livre contradictoire mais réjouissant, L’anti Wagner sans peine de Pierre René Serna  qualifié « d’impertinent et salutaire, coup de pied dans la fourmilière des pèlerins de Bayreuth » par la critique. Serna dénonce dans l’une des rubriques « Emprunts » ceux de Wagner à ses devanciers ou contemporains tels que Mozart, Beethoven, Meyerbeer, Mendelssohn, Berlioz et Liszt.

Pour continuer dans le sens de l’emprunt, mentionnons une intéressante conférence donnée dans le cadre du Cercle Wagner de Lyon par Christophe Looten : « Ce que nous apprend le journal de Cosima Wagner » :

  • Le 25 janvier 1875 Richard et Cosima viennent de recevoir un oratorio de Liszt Les Cloches de la cathédrale de Strasbourg qui les déconcerte, il  ne leur plait pas plus que ne leur ont plu les Poèmes symphoniques de Liszt. Et pourtant à bien écouter le début de l’Excelsior de l’oratorio, on retrouve le thème du Saint Graal que Wagner développera pendant cinq heures dans Parsifal (1877-1882). 

 

  • Le 27 avril 1878, Cosima après avoir évoqué l’indicible modestie de son père cite Wagner qui reconnait avoir volé bien des choses chez Liszt. Un peu plus tard Wagner dira « tout est noble, princier, grandeur en lui ». Wagner admire l’homme mais moins le compositeur et C Looten nous fait sentir à la lecture du journal le complexe d’infériorité, voire la jalousie de Wagner à l’encontre de son beau-père.​​

Pour l’accès à la conférence de C. Looten Cliquez ici

 Si vous n’avez pas le temps d’écouter l’intégralité de la conférence, allez de la minute 49 à la 58 qui vous permettront une comparaison auditive des deux œuvres avec le commentaire du très pro wagnérien C. Looten.

Qu’en pensait le premier intéressé ? Franz Liszt a toujours été un admirateur indéfectible de l’œuvre de Wagner. Nicolas Dufetel en témoigne dans son livre original Tout le ciel en musique * dans lequel il cite les « pensées intempestives » de Franz Liszt : « Si j’avais un livre à faire sur Wagner, je prendrais volontiers pour épigraphe ce mot de Victor Hugo au sujet de Shakespeare : « j’admire tout-j ‘admire comme une brute ». « Il est des moments où je remercie Dieu de mon existence ; Wagner me les a fait ressentir plus intensément qu’aucun grand génie, ses confrères ».

Prêt à tout pardonner à son gendre, Liszt, quand ses élèves lui faisant remarquer que Wagner l’avait encore copié, répondait que c’était flatteur d’être copié par un génie.

Pour compléter vos connaissances sur ces deux grands musiciens, conférence « Liszt et Wagner » faite par le musicologue François Sabatier à l’église Saint- Eustache de Paris le 13 mai 2018

Pour avoir accès à la conférence de François Sabatier Cliquez ici

Quelques ouvrages 

Franz Liszt Richard Wagner Correspondance Editions Gallimard 2013, nouvelle édition annoté Georges Liébert

Cosima Wagner Journal, Editions Gallimard 1979

Franz Liszt, Trois opéras de Richard Wagner considérés de leur point de vue musical et  poétique annotés par Nicolas Dufetel, Actes Sud 2013 

 *Tout le ciel en musique, pensées intempestives, Nicolas Dufetel, éditions Le Passeur 2016


 Hans von Bülow 


Encore un surdoué que Liszt aida dans sa vocation de pianiste virtuose et chef d'orchestre, et prit sous son aile pendant de nombreuses années " mon protecteur et Maître Liszt" disait-il. Liszt en fit un excellent pianiste et le lança dans la carrière. Fervent adepte de la musique du futur, il travailla aussi beaucoup pour Wagner.  Il devint le gendre de Liszt puisqu' il épousa Cosima sa fille. Liszt le considérait comme son fils et son successeur. Il l'aida même à dépasser sa dépression lorsque sa fille le quitta pour Wagner. Néanmoins à partir de 1876, von Bülow commence à se détacher de Liszt et à le critiquer. Il dira de son ex beau-père" il est toujours le merveilleux enchanteur d’autrefois, (...) mais je ne suis pas capable de le suivre dans ses métamorphoses de Protée, je le trouve franchement inquiétant- il m'est devenu totalement étranger ".  Liszt, pourtant très peiné de sa désaffection continue à l’aimer aussi chaleureusement que par le passé et lui trouve des circonstances atténuantes dans ses maladies, ses dépressions. En fait von Bülow s'était rapproché du courant classique de Leipzig et plus particulièrement de Brahms, qui haïssait Liszt. Le coup de grâce fut donné un mois après la mort de Liszt, il écrivit : " j'ai parcouru à nouveau La Dante Symphonie qui a provoqué en moi une grimace à la Joachim. Il y a de quoi se pendre (...) oh pauvre imbécile que j'ai été pendant un quart de siècle - quelle énorme désillusion ! Au diable la non -musique, toute anti- musique " *.

Bülow n'avait pas un caractère facile, très peu diplomate, à la dent dure , n'a-t-il pas accusé Verdi de corrompre le goût artistique en Italie !

*cité par Richard du Moulin Eckart, Neue Briefe (1927), lettres inédites de Hans von Bülow

Autres cercles, autres inimitiés 

Honoré de Balzac


Balzac et Liszt furent amis et se fréquentèrent. Balzac appréciait ses talents de pianiste :" je l'aime beaucoup et trouve son talent sublime comme celui de Chopin et celui de Paganini ". Néanmoins son personnage l'irritait profondément, comme on peut le lire dans les lettres envoyées à Mme Hanska. Il pasticha son couple avec Marie d'Agoult dans Béatrix, faisant un portrait à charge de Liszt dans le personnage de Gennaro Conti, Mme de Rochefide étant Marie d'Agoult. Franz comme d'habitude refusa de se voir dans ce portrait satirique et voulut éviter de se fâcher avec Balzac. On dit que c' est George Sand qui aurait soufflé à Balzac les grandes lignes des deux personnages du roman.
Peut-on dans le cas de Balzac se rapprocher de la thèse de Sylvie Delaigue Moins dans son livre Franz Liszt et George Sand * ? Elle montre, au travers des lettres envoyées à Mme Hanska un Balzac jaloux du charismatique Liszt d'autant que Mme Hanska se disait subjuguée par le personnage.

*Sylvie Delaigue-Moins, Franz Liszt et Georges Sand Edition Lancosme 2000

George Sand


Il est indéniable qu’elle fut amoureuse de Liszt qui lui préféra Marie d’Agoult . Jalouse de l’écrivaine, cette dernière contribua à gâter leurs bonnes relations malgré tous les efforts de Liszt pour tempérer les échanges pleins d’acrimonie de sa compagne. Après sa rupture avec Marie, Liszt fit de son mieux pour se réconcilier avec George et l’assurer de son attachement. Il la félicita à chacune de ses nouvelles œuvres. Mais elle ne répondait pas à ses lettres, lançant de temps en temps quelques piques comme « je n’aime pas plus Liszt que les épinards ». 
En 1844, Liszt écrira à G Sand:" croyez bien que le souvenir de votre amitié est resté profond dans mon cœur et que les jours passés ensemble y ont laissé de nobles et sérieuses traces " . Mais là encore, ce fut à sens unique, l’écrivaine ne répondit jamais. Néanmoins elle ferait amende honorable bien plus tard en écrivant à Pauline Viardot :  " certes il avait en lui un monde de belles idées et de bons sentiments. Il s’est égaré quelques temps dans les riens et les vanités. Mais une si belle nature devait retrouver sa route. Si vous lui écrivez, dites-lui que je l’aime toujours"*. Pour Liszt c’était peut-être trop tard et c 'est avec un certain humour qu’il épinglera  la vie amoureuse de G Sand  :
" Elle engluait un papillon et l' apprivoisait dans sa boîte, en lui donnant des herbes et des fleurs,- c'était la  période de l' amour , puis elle le piquait avec son épingle, alors qu' il se débattait,- c'était le congé venant toujours de sa part. Alors elle en faisait la vivisection et l’empaillait pour la collection de héros de roman. C’est ce trafic des âmes qui s’étaient données à elle sans réserve qui m’a finalement dégoûté de son amitié."

* Sylvie Delaigue-Moins, Franz Liszt et Georges Sand Edition Lancosme 2000

 

Liszt, un roi Lear Don Quichotte ?

En résumé, on pourrait dire que les trahisons se sont cristallisées autour de l’opposition à ses compositions, sur fond de querelle romantique à la Hernani, le tout mâtiné d’un peu de jalousie à l’égard d’un pianiste virtuose que l’on n’avait guère envie de voir sortir de sa boîte.

Émile Haraszti, dans son Franz Liszt, Editions Picard 1967 écrit : « Ce n’est qu’à la fin des années 70 que Paris consentit à le considérer comme un compositeur. Car jusque-là, selon le mot d’un spirituel musicien, Liszt compositeur égalait Thiers astronome ou Ingres violoniste ! »

Liszt avait évidemment conscience que sa musique dérangeait et que, pour calmer le jeu, il aurait pu composer différemment. Ainsi écrivait il en 1860 :

« Si lors de ma fixation ici en 48 [à Weimar] j’avais voulu me rattacher au parti posthume en musique, (…) rien ne m’était plus facile (…) j’y aurais certainement gagné en considérations et agréments : les mêmes journaux qui ont pris à charge de me dire force sottises et injures m’auraient vanté et célébré à l’envi, sans que je me donne grand-peine pour cela (…) Mais tel ne devait pas être mon lot ; ma conviction était trop sincère, ma foi dans le présent et l’avenir de l’art trop ardente. »

Ainsi, roi Lear autant que Don Quichotte, même trahi, il resta fidèle à ses convictions et à sa conception de « l’œuvre d’art de l’avenir ».

Pourtant, les trahisons répétées et la remise en cause de son talent de compositeur finirent sans doute par l’affecter. On peut penser qu’ elles  contribuèrent à aggraver son état dépressif et le démoralisèrent au point qu’il finit par perdre confiance en lui et par se livrer à une autocritique dommageable. Il s’effaça devant ceux qu’il admirait et se désavoua à tel point qu’ il devenait plus facile pour nombre de critiques de surenchérir dans ce sens :

« Sans compter les grands maîtres, tels que Palestrina, Lassus, Bach, Mozart, Beethoven- je me reconnais très inférieur à leurs successeurs, Weber, Meyerbeer,  Schubert, Chopin, etc…et m’ incline profondément devant l’ immense génie du double aigle, Wagner, Wort und Tondichter, poète des mots et des sons, comme l’  intitulait le Roi Louis de Bavière »

Il est difficile de sortir indemne d’un processus répété de critiques négatives. Il se produit alors un phénomène de rejet particulièrement préjudiciable à celui qui en est victime: les aspects positifs sont occultés, tandis que le négatif s’autoalimente jusqu’à devenir seul visible.

Liszt est ainsi resté « entaché » de cette mauvaise image pendant plusieurs décennies. Aujourd’hui encore, si ses œuvres pour piano sont universellement reconnues et jouées par les pianistes du monde entier, ses œuvres symphoniques et religieuses demeurent relativement sous-estimées, portant toujours, dans une certaine mesure, les traces du rejet dont elles furent victimes au XIXe siècle.

Pourtant, lorsqu’on examine les avis négatifs alors formulés , on s’aperçoit qu’ils visent souvent des œuvres aujourd’hui considérées comme des incontournables de la musique romantique mais trop novatrices à l’ époque. Ainsi de la Sonate en si mineur, la Faust-Symphonie, la Dante Symphonie, les poèmes symphoniques, les pièces dites tardives etc… qui  bousculaient les habitudes et les conventions de leur temps.

Pourtant, ces œuvres annonçaient par leurs audaces formelles, des évolutions qui s’épanouiront dans la musique du XXe siècle. Quelle aurait donc été la réaction de ceux qui défendaient les positions les plus conservatrices — autour de Hanslick notamment— à l’écoute des musiques qui allaient apparaître juste après la mort de Liszt, celles de Janáček, Debussy, Scriabine, Schönberg ou Ravel, sans oublier, dans un tout autre univers musical, Scott Joplin ?

Heureusement, Liszt eut aussi de nombreux admirateurs et des inconditionnels qui lui restèrent fidèles jusqu’au bout. Certains de ses anciens opposants ou sceptiques devinrent même, plus tard, d’ardents défenseurs de son œuvre, tels Busoni ou Richard Strauss. Bartók verra en Liszt l’un des véritables pères de la musique moderne. Les musiciens qui, de son vivant, reconnurent son importance,  furent bien plus nombreux que ne pourrait le laisser croire la seule histoire de ses querelles avec ses détracteurs. Rossini, Gounod, Pauline Viardot, César Franck, Smetana, Borodine, Saint-Saëns, Moussorgski, Massenet, Gabriel Fauré, Debussy, Richard Strauss etc …surent reconnaître la valeur et la nouveauté de ses compositions. 

Le dernier mot peut revenir à celui que Liszt admira, soutint et défendit plus que tout autre : Wagner. Celui-ci écrivait en 1849 :

« Est-il trop aimant et fait-il, comme Jésus sur la Croix, le sauveur de tous qui ne veut pas se sauver lui-même ? »

Cette interrogation de Wagner résume peut-être l’un des paradoxes les plus profonds de Liszt : Roi Lear par les trahisons qu’il eut à subir, Don Quichotte par sa fidélité obstinée à un idéal artistique, il consacra une grande partie de sa vie à défendre les autres et la musique de l’avenir, parfois au détriment de sa propre œuvre et de sa propre postérité.

Copyright FQM

Sources bibliographiques  

Alan Walker Liszt tome 1 et 2  éditions Fayard
Serge Gut Liszt  éditions de Fallois
Émile Haraszti Franz Liszt Éditions À et J Picard  1967
Sylvie Delaigue-Moins  Franz Liszt et George Sand éditions Lancosme
Correspondance Franz Liszt Richard Wagner Gallimard 2013
Balzac Béatrix Folio Classique
Roland de Candé La vie selon Franz Liszt éditions du Seuil
Nicolas Dufetel, Franz Liszt Tout le ciel en musique éditeur Le passeur

Le Journal de Cosima Wagner, Gallimard

La Revue Musica  - Edition fac-similé d'octobre 1911 de la Fondation Cziffra - Senlis/Budapest 1986 à l'occasion du centième anniversaire de la mort de Franz Liszt

Georges Sand
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