top of page

VIE TRIFURQUEE ROME WEIMAR BUDAPEST 1869 - 1886

Alors, à partir de 1869, il va reprendre une vie nomade, qu’il appellera « la vie trifurquée », entre trois pôles : Rome, où il se sent bien, avec des élèves, Budapest où on lui a confié la direction de l’Académie de Musique, et Weimar, où il revient, mais sans fonction officielle, pour se consacrer essentiellement à l’enseignement. Il va donc « tourner » entre ces trois lieux, tout en continuant à faire de nombreux autres voyages.

Ces années seront paradoxales : il est fêté partout, sa notoriété est immense, des musiciens viennent partout solliciter ses conseils (Saint-Saëns, Borodine …) et en même temps il se sent seul ; la plupart de ses amis sont morts, certains depuis longtemps (Chopin en 1849, Schumann en 1853), sa mère meurt en 1866 et Marie d’Agoult, son ancienne compagne en 1876. Son activité reste intense, mais il commence à vieillir. Son corps se ressent de toutes les années où il l’avait tant sollicité ; s’ajoutent les abus de tabac et d’alcool. Pourtant, en dépit de son état ecclésiastique, il rencontrera encore du succès auprès des femmes.

Il aura même une aventure digne de la presse « people » avec la jeune comtesse Olga Janina, qui d’ailleurs n’était pas comtesse et ne s’appelait pas Janina. C’était la fille d’un marchand de cirage polonais, elle avait vingt ans, c’était une élève douée mais instable nerveusement. Elle s’était prise pour Liszt d’une passion qui tournait au harcèlement : alors que, pour fuir ses avances, il s’était réfugié dans le palais de la Villa d’Este, elle s’était déguisée en jardinier pour pouvoir le rejoindre. Il l’avait alors incitée à partir pour une tournée aux États-Unis, mais de là elle lui avait envoyé un télégramme où elle avait écrit : « Je reviens te tuer ». Et elle fera irruption chez lui, à Budapest, avec deux pistolets et une fiole de poison qu’elle comptait avaler après l’avoir tué. Mais elle fera une crise de nerfs et pourra être maîtrisée.

On a beaucoup parlé des rapports de Liszt avec les femmes, en affirmant exagérément soit qu’il était un « Don Juan prédateur », soit qu’il était le jouet des femmes. Il n’était certainement ni l’un ni l’autre, mais il avait, même âgé, un très grand pouvoir de séduction.

En 1881, une mauvaise chute dans l’escalier de sa résidence à Weimar le rendra invalide pendant longtemps, et marquera le début de la vieillesse. La mort de Richard Wagner l’enfoncera encore plus dans la solitude. Et la musique qu’il compose ces années s’en ressent : il n’y a plus de virtuosité extérieure, mais des harmonies étranges, des rythmes obsédants. Et les titres sont évocateurs : Lugubre gondole, Czardas macabre, Étoile du malheur, Sur la tombe de Richard Wagner… Ses proches trouvaient qu’il perdait la tête. Aujourd’hui il est de bon ton de réhabiliter la musique du vieux Liszt, dans laquelle on voit la préfiguration de la musique du XXème siècle.

Enfin, en 1886, il fête ses 75 ans. Il est invité dans toute l’Europe, et, alors qu’il est à Weimar, il reçoit une visite surprise de sa fille Cosima, qu’il n’avait pas vue depuis trois ans, et qui lui demande de venir à Bayreuth pour assister au mariage de sa petite-fille, Daniela, et à l’ouverture du festival. Son voyage depuis Luxembourg est entré dans la légende : il prend le train alors qu’il avait contracté un refroidissement et voyage en compagnie d’un jeune couple qui insiste pour laisser la fenêtre ouverte sans prêter attention au vieil abbé qui tousse dans son coin. À l’arrivée à Bayreuth, son refroidissement s’est transformé en une double pneumonie qui va l’emporter.

Traditionnellement, ses biographes disaient qu’il s’était éteint doucement, entouré de l’affection des siens, et que son dernier mot avait été « Tristan », du nom d’un des opéras de son gendre. On sait aujourd’hui qu’il n’en est rien, et qu’il a énormément souffert, et cela grâce à la réédition du journal de Lina Schmalhausen. Celle-ci était une jeune élève, évidemment follement amoureuse de son maître, et qui l’accompagnait dans ses déplacements comme demoiselle de compagnie dont il appréciait beaucoup la douceur. Elle raconte qu’à Bayreuth elle était en butte à l’hostilité de Cosima qui lui interdisait l’accès à la chambre de son père, et qui était plus préoccupée par la fréquentation du festival que par l’état de celui-ci. Cachée derrière un rideau, Lina a assisté aux derniers instants de Liszt. Elle raconte qu’il a été pris d’une crise d’étouffements, qu’on a appelé deux médecins qui lui ont enfoncé une grande aiguille dans la région du cœur pour lui injecter un liquide non identifié (camphre ? morphine ?). Cela a provoqué une crise de convulsions et il est retombé sans vie. Ainsi ce sont ceux qui devaient le soulager qui ont hâté sa mort !

Plus triste encore : lors de ses obsèques, pas une seule note de sa musique n’a été jouée.

Il repose à Bayreuth.

 Paul Hubert des Mesnards 

Extraits de Franz Liszt L'artiste Roi Collection Les Portraits Musicaux - Les éditions Marinières

Les deux ouvrages de référence, qui m’ont le plus inspiré, sont :

Serge Gut, Liszt (Éditions de Fallois, l’Âge d’Homme, 1989). Ouvrage très complet qui comporte une biographie et des développements très intéressants sur différents aspects de l’artiste et de ses œuvres.

Alan Walker, Franz Liszt, 2 tomes (Fayard, 1989). Une biographie très complète. Alan Walker est un grand spécialiste de Liszt, et, en plus de cet ouvrage, il a écrit de nombreux essais.

copie 2  IMG_3081.jpg
bottom of page